Quand le prêtre formera l’instituteur

Chronique

par Caroline Fourest

LE MONDE | 30.04.09 | 12h54  •  Mis à
jour le 30.04.09 | 12h54

On assiste à un assaut sans précédent pour tenter
d’affaiblir l’enseignement républicain et laïque au profit de l’enseignement
privé et confessionnel. En principe, la République "ne reconnaît, ne
salarie, ni ne subventionne aucun culte"
. En coulisse, tout est fait
pour torpiller l’esprit de cette loi dès qu’il s’agit d’éducation nationale.

 

Dans la plus grande discrétion, tout un pan du discours
prononcé par Nicolas Sarkozy à Saint-Jean-de-Latran vient d’entrer en vigueur.
On se souvient de cette phrase dans laquelle le président plaçait le prêtre
au-dessus de l’instituteur "dans la transmission des valeurs". Depuis,
il a tenté de minimiser. Ces mots traduisent pourtant une vision de la
transmission et de l’enseignement que son gouvernement applique à la lettre.

Dans une autre partie de son discours, moins célèbre, le président
regrettait que la République ne reconnaisse pas la "valeur des diplômes
délivrés par les établissements d’enseignement supérieur catholique"
.
On pensait à la reconnaissance de diplôme de théologie… Ils n’ont pas à être
validés par la République puisqu’elle ne "reconnaît aucun culte".
Mais le président s’obstine. Notamment avec l’arrière-pensée de pouvoir
estampiller la formation des imams rêvée par le ministère de l’intérieur mais
dispensée par la Catho. Un bricolage qui ne fait que renforcer l’impression
d’une gestion postcoloniale de l’islam, donc la propagande islamiste. Tout en
tuant à coup sûr l’esprit de 1905.

L’affaire est plus grave qu’il n’y paraît. Les décrets de cet accord – signé
en catimini entre la France et le Vatican le 18 décembre 2008 – viennent de
tomber. Ils prévoient la "reconnaissance mutuelle des diplômes de
l’enseignement supérieur délivré sous l’autorité compétente de l’une des
parties"
. Or cette "reconnaissance" ne vaut pas
seulement pour les matières théologiques mais aussi profanes. Autrement dit, le
baccalauréat ou d’éventuels masters.

L’accord feint d’appliquer une directive européenne (le processus de
Bologne), pensée pour reconnaître les diplômes étrangers, mais il change de
nature à partir du moment où il est signé avec le Vatican, pour "reconnaître"
des diplômes délivrés sur le sol français par des établissements de l’Eglise.
Ce qui revient non seulement à casser le monopole des diplômes qu’avait l’Etat
depuis 1880, mais aussi l’esprit de l’article 2 de la loi de 1905.

Jusqu’ici, les établissements catholiques privés pouvaient parfaitement
préparer des élèves au bac, mais ceux-ci devaient passer leur diplôme avec tous
les autres. Petite astuce connue des professeurs : de nombreux établissements
privés choisissent de ne présenter que les meilleurs élèves sous leurs couleurs
et d’envoyer les autres en candidats libres pour améliorer leur score de
réussite au bac. Appâtés par des pourcentages tournant autour de 100 %, de plus
en plus de parents se tournent vers ces établissements au détriment de l’école
publique.

Le gouvernement fait tout pour encourager ce choix : démantèlement de la
carte scolaire, baisse du nombre de professeurs dans le public… Le plan
banlieue est à sec, mais on racle les fonds de tiroirs pour financer – sur
fonds publics – l’ouverture de 50 classes privées catholiques dans les
quartiers populaires. Un grand lycée Jean-Paul-II est sur les rails. Un collège
tenu par l’Opus Dei est déjà sous contrat.

Il ne manquait plus que ça : la fin du diplôme d’Etat… Justement au moment
où l’Etat annonce vouloir supprimer les IUFM, brader les concours, et remplacer
leur formation par un master que pourrait préparer n’importe quel établissement
privé. Comme ça, en plus de délivrer le baccalauréat, le Vatican pourra ouvrir
des masters destinés directement aux futurs enseignants.

Un comité 1905 vient de porter plainte devant le Conseil d’Etat. S’il
n’obtient pas gain de cause, le prêtre aura le champ libre pour reprendre la
main sur l’instituteur.

 

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 02.05.09

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