Chez WIKIPEDIA, il y a à boire et à manger !

J’ai passé mon temps – en vain – pendant mes dernières années d’enseignement à mettre en garde mes élèves non seulement contre le plagiat, mais aussi contre la foi que les naïfs accordent aux informations glanées sur Internet. Quand j’étais plus jeune, les gogos disaient : “c’est vrai, je l’ai vu à la télé !” Il semble bien que le mal se soit aggravé aujourd’hui : la manie du “copier-coller” est devenue une maladie contagieuse qui ne touche pas que les lycéens…

Le journal SUD-OUEST d’aujourd’hui raconte une drôle d’histoire de “fake” (canular), comme disent les “geeks” anglo-saxons (mordus d’Internet). Depuis janvier 2007, figurait sur Wikipedia, la notice d’un illustre armateur rochelais, précurseur de l’abolition de l’esclavage… On sait en effet que LA ROCHELLE, comme BORDEAUX et NANTES, a édifié sa prospérité grâce au “commerce triangulaire”. Malheureusement pour la bonne conscience de la bourgeoisie locale, le “fameux” Monsieur de l’Astran n’a jamais existé que dans l’imagination de son inventeur, probablement un membre du Rotary-Club charentais, d’après le journaliste Thomas BROSSET qui a mené l’enquête… Voici ce qu’en disait l’Encyclopédie “en ligne”, jusqu’à ce jour (la notice a été effacée en urgence ce matin, après la parution de Sud-Ouest :

Léon Robert de L’Astran, né le 20 janvier 1767 à La Rochelle et mort le 7 avril 1861 à La Rochelle, est un naturaliste et savant qui effectua plusieurs voyages aux Amériques dont un avec La Fayette, à bord de la Frégate Hermione.

Grand humaniste et fils de René-Charles de l’Astran-Rochambault-d’Hoyen, un armateur rochelais ayant fait fortune dans le commerce de fèves de cacao et de noix de kola avec la Guinée équatoriale, il s’oppose fermement à la traite des noirs et refuse que les navires dont il hérite de son père soient utilisés pour cela.

En 1780, alors qu’il n’est âgé que de 13 ans, il embarque sur la Modoquasi à destination de l’Amérique Centrale, où il assistera Marie-Dominique de la Fouchardière (future mère d’Eugène Fromentin) dans son travail de botaniste en se chargeant de la collecte des espèces végétales. Lors du voyage de retour, une mutinerie éclate, et le capitaine Joseph Mariani, ami intime du père de Léon Robert, se voit contraint de le protéger, ainsi que Marie-Dominique de la Fouchardière, dans son carré de capitaine.

Finalement, le bateau arrive à Nantes en 1783, et René-Charles de l’Astran-Rochambault-d’Hoyen accepte de payer la solde de tous les membres de l’équipage en échange du retour du bateau à La Rochelle.

Les noms choisis sentent fort le picto-charentais : on pense évidemment à “l’estran”, la zone de marnage sur les plages; la référence à la frégate Hermione, dont une copie est actuellement reconstruite à ROCHEFORT, et à La Fayette, donnent à notre personnage un parfum de roman historique; enfin l’invocation de la mère d’Eugène FROMENTIN, authentique peintre et écrivain rochelais, ajoutait une coïncidence particulièrement piquante. Le seul problème est que ladite mère s’appelait BILLOTTE et que le nom sentait un peu sa roture… LA FOUCHARDIERE était plus relevé et donnait sans doute plus dans la couleur locale (il existe un château qui porte ce nom dans la Vienne). Le nom du bateau, pourtant, aurait dû mettre la puce à l’oreille : la Modoquasi ressemble trop à Quasimodo pour être honnête !

Bref, on a commencé à s’émouvoir quand un étudiant a déposé un sujet de mémoire sur l’illustre personnage qui, après avoir vécu 94 ans à LA ROCHELLE aurait dû y laisser quelques traces. Mais bernique ! Les spécialistes de la traite négrière n’avaient même jamais entendu parler d’un armateur  portant ce nom… Il fallut se rendre à l’évidence : c’était une invention pure et simple !

Et pourtant, l’histoire est instructive, puisque Ségolène ROYAL, jamais à court de références édifiantes, s’y est laissée prendre. Sur son site Internet (“Désirs d’Avenir”), le 10 mai dernier pour commémorer l’abolition de l’esclavage, juste après un éloge vibrant d’Aimé CESAIRE, elle rendait hommage à l’inévitable Rochelais qui avait refusé de collaborer à la traite des noirs :

Durant sept mois, de mars à septembre 2010, des débats, des conférences, des expositions, des publications permettent aux habitants de la région de s’approprier cette histoire et aux scientifiques de faire un bilan des connaissances disponibles tout en promouvant de nouvelles recherches.

Ce capitalisme négrier dont la région porte l’empreinte eut ses dissidents : au 18ème siècle, Léon-Robert de l’Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d’un armateur rochellais (sic!) qui s’adonnait à la traite, refusa que les bateaux qu’il héritait de son père continuent de servir un trafic qu’il réprouvait.(1)

Il aurait été judicieux, en effet, “de faire un bilan des connaissances disponibles” avant de recopier Wikipedia… et consulter des historiens plutôt que les membres facétieux du Rotary-Club !

(1) P.S. Le site "Désirs d’Avenir" a lui aussi été expurgé dès le lendemain du 7 juin et le second paragraphe qui concernait le fameux Léon-Robert de L’Astran a disparu, ainsi que les photos où Ségolène posait en 2007 à côté de Césaire, de même qu’un tableau du "Musée du Nouveau Monde" de La Rochelle, qui représentait un esclave brisant ses chaînes sur un bateau négrier, et qui n’était pourtant pas sujet à caution. La preuve, le voici ci-dessous :

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