Et si Yvan Colonna était innocent ?

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Ce lundi 2 mai, va débuter le troisième procès devant une cour d’assises spéciale (pas de jurés pour les procès de terrorisme, que des magistrats professionnels !), d’Yvan COLONNA, accusé de l’assassinat du préfet ERIGNAC le 6 février 1998, il y a treize ans. Le préfet de Corse, qui se rendait au théâtre après avoir garé lui-même sa voiture, avait été tué de 3 balles de 9 mm, dont une tirée à bout portant dans la nuque. L’arme du crime avait été retrouvée sur place : un pistolet Beretta, volé quelque temps auparavant à la gendarmerie de Pietrosella.

Pendant plus d’un an, les juges “anti-terroristes” et les policiers de la “Direction  Nationale Anti-Terroriste” pataugent. On arrête d’abord illico trois jeunes maghrébins sur la foi des témoins. Ils seront mis hors de cause et libérés les jours suivants. Puis, trois jours après, on arrête un syndicaliste paysan nationaliste qui est soupçonné d’être mêlé au vol des armes de la gendarmerie de Pietrosella, Marcel LORENZONI. On a trouvé chez lui des armes et des explosifs. Ce sera la “filière agricole”. Un autre suspect, Mathieu FILIDORI, sera arrêté et inculpé de “complicité d’assassinat”. Ils ne seront libérés qu’après la découverte des membres du commando qui a commis l’assassinat, en juin 1999. LORENZONI a passé 18 mois en prison…

En mai 1999 en effet, sont arrêtés Didier Maranelli, Pierre Alessandri, Alain Ferrandi, Marcel Istria, et leurs épouses respectives pour faire bonne mesure. Tout le monde sait aujourd’hui qu’ils ont été confondus à cause de leurs téléphones portables : la police a épluché la liste des appels à proximité de la Préfecture et du Théâtre… Et la garde à vue – sans avocat évidemment – fait des miracles. Les femmes causent, et dans la nuit, tout le monde se met à table. Maranelli finit par dénoncer trois autres membres du commando : Joseph Versini, Martin Ottaviani, et… Yvan Colonna qu’il accuse d’être l’assassin. Les deux premiers sont arrêtés au petit matin, mais Colonna a pris la tangente. Sa cavale va durer 4 ans.

Si la police anti-terroriste avait tant pédalé dans la semoule, c’est que son chef, Roger MARION, en froid avec le nouveau préfet BONNET, avait refusé de tenir compte des renseignements que celui-ci avait communiqués, et qui mettaient en cause le dénommé FERRANDI. Lorsque le préfet Bonnet est placé lui-même en garde à vue et suspendu  après le faux attentat organisé par les Pieds Nickelés de la Gendarmerie – ils ont fichu le feu à des “paillotes” de plage, et se sont fait pincer comme de vulgaires voleurs de poules, – Marion se dit qu’il vaudrait mieux ne rien laisser traîner de compromettant… Bingo ! Ferrandi est dans le coup ! Dans la foulée, Marion arrête aussi deux enseignants nationalistes, dénoncés par des indics du préfet Bonnet, Vincent Andriuzzi et Jean Castela ; ils sont accusés d’être les cerveaux du commando, et inculpés de “complicité d’assassinat”.

En Juin 2003, débute aux “Assises spéciales” de Paris le procès des 8 inculpés. Or en plein procès, le 3 juillet, Yvan COLONNA est arrêté en Corse : il se cachait dans le maquis depuis quatre ans. Huit jours après, le 10, le verdict tombe : perpète pour Alain Ferrandi et Pierre Alessandri, 30 ans pour les deux enseignants Jean Castela et Vincent Andriuzzi, de 15 à 25 ans pour les autres.

Dans ces conditions, l’affaire est entendue pour Colonna, dénoncé pendant leur garde à vue par les membres du commando, et désigné comme l’assassin qui tenait le pistolet. En 2007, malgré la rétractation des membres du commando et de leurs épouses, malgré la revendication du meurtre par Alessandri lui-même, Colonna est condamné une première fois à la perpétuité pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste ». Il fait appel. En 2009, le second procès est plus tendu encore, et la défense choisit clairement le procès politique “en rupture”. Ayant réclamé une reconstitution du crime sans l’obtenir des juges, Colonna décide de révoquer ses avocats et refuse de comparaître ; ses avocats quittent aussi l’audience ; le verdict est rendu en l’absence de l’accusé et des avocats de la défense : perpète, agrémentée de 22 ans de peine de sûreté. Mais le procès paraît peu équitable, et en 2010, la cour de cassation annule la condamnation de la cour d’assises pour un défaut de procédure, alors que de nombreuses irrégularités ont été constatées. Nous en sommes là. L’affaire Colonna a effacé l’affaire Erignac…

Colonna clame son innocence depuis le début. Il n’y a en effet aucune preuve de sa participation au commando excepté sa dénonciation par les tueurs : s’il ne fait pas de doute que Colonna était un ami proche de ceux-ci, aucun témoin ne l’a reconnu, aucun indice (empreintes, ADN, écoutes téléphoniques) ne l’accuse. Où était-il au moment de l’assassinat ? On voit que la reconstitution demandée par la défense, et refusée par les juges, est essentielle. On sait d’autre part que Colonna a été dénoncé par le ministre de l’Intérieur, Sarkozy lui-même, à l’encontre de tous les principes de séparation des pouvoirs et de la présomption d’innocence, comme “l’assassin du préfet Erignac”. Enfin, il faut rappeler que les deux enseignants nationalistes, Andriuzzi et Castela, condamnés à 30 ans en première instance, ont pourtant été acquittés en appel en 2006 : la police du fameux Marion avait trafiqué des procès verbaux !

«Après le premier procès, le père d’Yvan avait compris que le commando en voulait à son fils pour quelque chose. Aujourd’hui, je veux le dire en face à Yvan. Quand j’ai fait le choix de la violence clandestine, j’ai espéré qu’Yvan ferait partie du groupe. Pour être cohérent avec son discours, il aurait dû franchir le pas. Il a laissé Ottaviani* et Maranelli* partir au charbon, alors que c’est lui qui aurait dû y aller.»

Voilà ce qu’a déclaré Alessandri au premier procès en appel en 2009. N’ayant plus rien à perdre, a-t-il voulu dédouaner son ami Colonna, en insinuant qu’il s’était défilé au moment de passer à l’acte ? Ou bien ce dernier a-t-il été impliqué à tort dans un assassinat qu’il désapprouvait ? Est-ce une victime de la “raison d’Etat”, comme l’affirment les nationalistes corses, et comme il se plaît à le revendiquer dans un rôle sans doute trop grand pour lui ? Ce qui est sûr, c’est que le doute n’a jamais profité à l’accusé, et que dans cette affaire, dont l’enjeu politique est évident, Yvan COLONNA est en prison depuis 8 ans.  S’il n’est pas coupable des faits dont on l’accuse, ça fait beaucoup, même par conviction politique. D’autant qu’il ne peut espérer une remise de peine avant 2025 !

Cf. Le Nouvel Observateur du 30 mars 2009

Notes* : Ottaviani était  le chauffeur du groupe et Maranelli le guetteur
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