A propos de la civilisation de Monsieur Guéant…

Le nègre vous emmerde ! (Aimé CESAIRE)

Le discours racoleur du ministre Guéant, à la chasse aux voix lepénistes, sur les “civilisations qui ne se valent pas”, n’est pas seulement une ânerie sur le plan intellectuel, elle est aussi une faute morale qui nous ramène aux pires discours de l’époque coloniale. Que Serge LETCHIMY, maire de FORT-DE-FRANCE, président du Conseil Régional et député PPM de Martinique, successeur d’Aimé CESAIRE, ait clamé son indignation à l’assemblée nationale et provoqué un incident de séance, ne me surprend pas. LETCHIMY, descendant d’esclave noir, a retenu la leçon de CESAIRE, décrite dans le “Discours sur le colonialisme”. Et quels que soient les cris d’orfraie de la droite sur les mots employés par LETCHIMY, la provocation calculée de GUEANT était intolérable : ce n’est pas à LETCHIMY de présenter des excuses, c’est à GUEANT de le faire ! Ou de se taire.

Ce débat pitoyable sur les élucubrations de Guéant, approuvées par SARKOZY dans son émission télévisée avec la Chancelière allemande, me laisse sans voix. Je préfère vous citer CESAIRE, l’un des plus grands poètes français dont SARKOZY avait proposé de transférer les cendres au Panthéon. Mais sans doute, notre président, dont on connaît la culture limitée, ne l’avait-il jamais lu. Voici un extrait du “Discours sur le Colonialisme” qui montre comment une civilisation peut déchoir et se renier.

« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Vietnam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées. de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. […]

J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie :

 » Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes. « 

Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson :

« Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. « 

Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare :

« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. »

Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :

« Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »

Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du com­mandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre :

« Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant… A la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant. »

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innommables jouissan­ces qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ? Vrai ou pas vrai ? [1] Et si ces faits sont vrais, comme il n’est au pouvoir de personne de le nier, dira-­t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées. ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mé­pris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-­même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler. »

Photo d’Aimé CESAIRE en 1950, quand il écrivit son “Discours sur le Colonialisme”. Aimé Césaire a été maire de Fort de France (1945-2001) et député de la Martinique (1945-1993) ; il a obtenu la départementalisation de la Martinique en 1946.

NOTE : [1] Il s’agit du récit de la prise de Thouan-An paru dans le Figaro en septembre 1883 et cité dans le livre de N. Serban : Loti, sa vie, son œuvre. « Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait des feux de salve-­deux ! et c’était plaisir de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute, au commandement d’une manière méthodique et sûre… On en voyait d’absolument fous, qui se rele­vaient pris d’un vertige de courir …Ils faisaient un zigzag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique… et puis on s’amusait à compter les morts, etc. »

P.S. Je souhaite bien du plaisir à GUEANT qui doit se rendre ces jours-ci en Martinique pour relayer la propagande de son patron. Connaissant mes amis martiniquais, ils vont lui réserver un accueil de choix… Dommage que je ne sois pas là-bas, j’aurais été manifester avec eux, comme la fois où Jean-Marie LE PEN  avait tenté vainement d’atterrir à FORT DE FRANCE !

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