il y a 50 ans, la fin de la “sale guerre”

algérie5Je ne suis pas sûr que la guerre d’Algérie se soit vraiment terminée le 19 mars 1962, date du “cessez-le-feu”1, si l’on en juge par les tentatives de la droite en France d’une part, du FLN en Algérie d’autre part, de réécrire l’histoire à partir d’a priori figaro62politiques opposés. Sans remonter au malheureux projet de loi de 2005, où les députés UMP, flattant l’électorat pied-noir, voulaient imposer aux professeurs d’histoire la “reconnaissance du caractère positif de la colonisation”, la récente diffusion sur “France2” du film de l’historien Benjamin STORA2, “Guerre d’Algérie, la déchirure” a provoqué dans les cercles gouvernementaux un tollé en Algérie. Le Secrétaire Général de l’Organisation nationale des Moudjahidine, Saïd Abadou, a affirmé que Benjamin Stora n’était pas neutre : « il veut servir les intérêts de son pays au détriment de l’histoire », ajoutant que, « si l’Algérie a tué les harkis, la France a aussi tué ceux qui l’ont trahie lors de la guerre contre l’Allemagne ! 3» A un autre journal, il a affirmé sans sourciller que « le FLN n’a jamais commis d’exactions ou de massacres à l’encontre des harkis » et prétendu que « tous ceux qui ont commis des actes répréhensibles contre leurs frères ont choisi de partir en France, le reste n’a nullement été inquiété ». Avec une argumentation pareille – si j’ose dire –, l’apaisement n’est pas pour demain. Et l’histoire n’est pas près de s’éclaircir en Algérie.

paixEn mars 1962, j’étais en classe de Seconde. Depuis 8 ans, toute mon enfance avait été baignée dans ce que la presse et le gouvernement appelaient les “événements” d’Algérie. Je me souviens, quand j’allais à l’école, des inscriptions à la peinture blanche sur les murs de l’usine TERROT : “PAIX EN ALGERIE”. Je n’ai pas oublié ce matin de 1957 où le pupitre d’un de mes copains de CM2 était resté vide : c’était le fils d’un notable de la ville. Son frère avait été tué pendant son service militaire. Ses obsèques avaient fait scandale dans cette ville bourgeoise de province : le curé, un original, un monsignore appartenant à l’une des plus vieilles familles aristocratiques de France, était monté en chaire pour dénoncer la guerre ! Tout l’Etat-Major de la région militaire avait quitté l’église en grand fracas. Quelques années après – je devais être en 5° – mon professeur de lettres qui avait été “rappelé” comme beaucoup d’officiers de réserve, avait été tué quand sa jeep avait sauté sur une mine. A l”enterrement, on avait dépêché une section pour présenter les armes. La guerre d’Algérie, comment aurait-on pu l’ignorer ?

Mon père lui aussi était un original. Il avait la foi chrétienne chevillée au corps, et il appliquait scrupuleusement dans sa vie quotidienne ce à quoi il croyait. A l’époque, les travailleurs immigrés s’appelaient “Nord-Africains”. Ils vivaient dans des baraquements quelque part sur un terrain vague, du côté du “Parc des Sports”. Et comme beaucoup étaient analphabètes, mon père avait entrepris, avec d’autres “cathos” de la paroisse, de leur apprendre à lire et à écrire en français. Il s’occupait aussi de la gestion du “foyer”. C’est comme ça que j’ai appris gamin ce qu’était la fête de l’Aïd el kébir : les “Nord-Africains” vivaient seuls, sans leur famille, et nous invitaient pour partager le méchoui. Mais ce qui me fascinait surtout au “foyer”, c’était la télévision. A la maison, c’était un luxe que nous n’avions pas. Et puis ils nous gâtaient de friandises, sans doute pour oublier leurs enfants restés au bled. Mon père, souvent, allait témoigner au tribunal à la suite des arrestations systématiques de ceux que la police accusait de faire partie du FLN. Un jour, il m’a dit : “ils étaient tous au FLN ! D’ailleurs, ils n’avaient pas le choix !” Je n’ai jamais compris comment il arrivait à rester neutre au milieu de la mêlée générale…

algérie4En 1959, l’un de mes frères est parti “faire son service”; il voulait faire du sport, ce con, il a demandé les parachutistes. Et il a été expédié en Algérie pendant deux ans et demi, comme un million et demi de jeunes appelés qui avaient à peine 20 ans ,  et qui ignoraient tout de ce qui se passait là-bas. Je me souviens seulement que lorsqu’il nous écrivait, mon père, qui occupait le bout de la table familiale, nous lisait solennellement sa lettre à haute voix. Il ne racontait rien, mais nous assurait du moins qu’il était toujours en vie. Quand il est revenu, il était cassé. Définitivement. En 1961, un autre de mes frères est parti. Il a eu la chance de tomber malade à la suite de la vaccination obligatoire (TABDT)4. Du coup, hospitalisé, il ne s’est jamais battu. Le cessez-le-feu est arrivé avant. Comme il était “Aspirant”, il a été chargé de déménager avant l’indépendance l’école des Officiers de Réserve de Cherchell . La plus grande partie du matériel a été détruite sur place. C’est à ce moment-là que les Pieds-Noirs ont commencé à fuir l’Algérie, à la suite des attentats et des assassinats commis par les deux bords. Certains venaient le trouver pour tenter de sauver une partie de leurs biens, en tentant de les embarquer sur les bateaux réquisitionnés par l’armée. “C’est la seule fois de ma vie où j’aurais pu faire fortune« , disait-il en rigolant. On lui avait même proposé de racheter une DS Citroën pour un simple billet de 10000 FF de l’époque. Il a refusé bien sûr. En somme, il a eu du pot… Ça n’a pas été le cas de tout le monde. Il y a toute une génération qui a été bousillée par cette putain de guerre, et qui, à près de 75 ans aujourd’hui, continue à faire des cauchemars et à pleurer comme des gosses dès qu’on parle de “ça”5

Marseille62Moi j’étais toujours en “métropole”. Et à l’été 62, sont arrivés les “rapatriés d’Algérie” par centaines de milliers. Certains avaient de l’argent. D’autres n’avaient plus rien. Mon père fut sollicité par le “Secours Catholique” pour héberger une famille : la maison était assez grande, mes frères aînés n’étaient plus là, j’étais en pension avec mon petit frère. C’est comme ça que la maison a accueilli pendant plusieurs années les trois filles d’un employé municipal de Mostaganem. Ça nous paraissait naturel : hier les “Nord-Africains, aujourd’hui les “rapatriés”. Ce n’était pas de la politique, c’était seulement de la charité chrétienne. C’est peu d’années après que j’ai commencé à me poser des questions. Je me souviens de l’aînée, celle qui est restée le plus longtemps chez nous parce qu’elle ne s’était pas mariée. Elle était d’une gentillesse extrême et d’une grande piété. J’étais encore un gamin. Et un jour, j’ai eu la mauvaise idée de lui dire que je lisais les “Mémoires” de De Gaulle. Elle a eu l’air scandalisée, comme si j’avais proféré une grossièreté : “ Lisez une vie de saint, au lieu de lire les mémoires d’un damné !” J’ai fait ma vie, je ne sais pas ce qu’elle est devenue, ni même si elle est toujours en vie. Je ne suis pas sûr que 50 ans après, la blessure soit cicatrisée. Pas davantage que celle des appelés qui avaient été envoyés faire le sale boulot, dont 30 000 ne sont pas revenus et dont les autres ont été marqués à vie. Sans parler des 400 000 Algériens qui ont été tués, des centaines de milliers qui ont été déportés (le gouvernement français disait : “déplacés” ). Tout ça pour RIEN !

“Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant” ?

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1 Je laisse de côté les polémiques partisanes sur la date elle-même que la FNACA (Fédération Nationale des Anciens Combattants en Algérie) est la seule organisation à reconnaître : beaucoup de Pieds-Noirs et l’extrême-droite considèrent que la politique de ”terre brûlée” développée par l’OAS pour empêcher l’indépendance, était une continuation de la guerre; et le FLN algérien, qui a évincé peu après tous les membres du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) ayant négocié les accords d’Evian, ne reconnaît que la date de l’indépendance (5 juillet).

2 Benjamin STORA est lui-même né en Algérie. Son film est une tentative louable de montrer la guerre d’Algérie de façon objective; on y a vu pour la première fois à la télévision, à ma connaissance, des exécutions sommaires par l’armée française. L’autre jour, sur France3, a été diffusé un film de Caroline HUPPERT, inspiré de “l’affaire Djamila BOUPACHA” ; cette jeune fille  avait été arrêtée et torturée par l’armée française en 1960 ; c’est Me Gisèle HALIMI qui l’avait défendue. Il aura fallu 50 ans pour que la télévision française lève le voile sur les exactions commises par l’armée en Algérie.

3 Citation du journal algérien Wakt Al Djazair

3 Citation du journal algérien Le Jeune Indépendant

4 Ceux qui ont fait leur service militaire se souviennent sans doute de ces doses de cheval qui nous étaient administrées, le plus souvent par des types incompétents, et qui nous laissaient sur le flanc avec 40° de fièvre pendant au moins 48 heures ! Pour ma part, je me souviens que c’était un mécanicien qui m’avait piqué !

5 France2 a diffusé deux documentaires remarquables le 27 mars : l’un, “Troufions”, rapporte les témoignages de 5 appelés qui se sont tus pendant 50 ans ! L’autre, “Guerres secrètes du FLN en France” ceux de responsables du FLN qui racontent la lutte sanglante pour le pouvoir à l’intérieur du mouvement indépendantiste. Les historiens ont encore du pain sur la planche, tant en Algérie qu’en France !

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